267 jeux sauvés et plus de 1 400 correctifs : comment le GOG Preservation Program vient de décrocher une récompense internationale

Faire tourner un jeu PC des années 1990 ou 2000 sur Windows 11 relève souvent du parcours du combattant entre écrans noirs, DLL introuvables et protections obsolètes. Pour avoir résolu ce casse-tête à grande échelle, la boutique polonaise vient de recevoir une distinction internationale majeure lors des Digital Preservation Awards 2026 organisés à Varsovie.
Décerné par la Digital Preservation Coalition (DPC) et parrainé par la Research Data Alliance (RDA), ce prix salue l’initiative de préservation numérique la plus remarquable dans la catégorie Commerce, Industrie et Tiers Secteur. Une consécration qui place pour la première fois une boutique de jeux vidéo au même rang que les grandes archives patrimoniales mondiales.
De 100 à 267 jeux sauvés : le bilan chiffré d’un chantier hors norme
Lancé en novembre 2024 avec une première salve de 100 classiques, le GOG Preservation Program a changé d’échelle au fil des mois. Le dispositif couvre désormais 267 jeux PC historiques entièrement remis d’aplomb et testés par les ingénieurs internes de la plateforme.
Au total, les équipes techniques ont déployé plus de 1 400 correctifs (et même plus de 1 460 améliorations individuelles répertoriées). Chaque titre bénéficie d’un journal de préservation public détaillant avec transparence les modifications appliquées, qu’il s’agisse de patchs de stabilité, de contenus coupés restaurés ou d’améliorations de confort.

Représentée sur la scène de l’Institut national du film et de l’audiovisuel (FINA) de Varsovie par Marcin Paczyński, Adam Ziółkowski et Piotr Gnyp lors de la conférence No Time to Wait 10, la filiale de CD Projekt a devancé deux autres finalistes de poids : le fonds d’archives des droits civiques LDF Recollection de la NAACP et l’outil de catalogage archivistique de Diageo. En plus du trophée, l’équipe repart avec une dotation symbolique de 1 000 livres sterling remise à l’organisation.
« Un livre écrit il y a des siècles peut encore être lu aujourd’hui. L’équipe de GOG s’est demandé pourquoi les jeux de notre propre existence ne méritaient pas le même avenir, puis est passée à l’action. »
Hilary Hanahoe, secrétaire générale de la Research Data Alliance (RDA)
Le jury international a particulièrement souligné un détail révélateur : l’essentiel de ce sauvetage patrimonial a été accompli par des ingénieurs et spécialistes techniques qui ne venaient pas du monde académique de l’archivage, mais qui refusaient de voir disparaître des pans entiers de l’histoire du médium.
Wrappers DirectX, manettes modernes et installateurs 100 % sans DRM
Contrairement à une simple réédition cosmétique, l’estampille officielle du programme implique un véritable contrat de maintenance à long terme. Lorsque la boutique appose son sceau sur un jeu, ses développeurs internes s’engagent à garantir sa compatibilité sur les versions actuelles et futures de Windows avec un support technique dédié.
Dans les coulisses, le travail technique passe par la création de wrappers DirectX et DirectDraw sur mesure pour éviter les crashs au lancement sur les cartes graphiques modernes. Les ingénieurs reconstruisent également les installateurs de zéro, débloquent le rendu en haute définition ou en format 16:9 et ajoutent la prise en charge immédiate des manettes actuelles comme la DualSense ou le pad Xbox Series.

Surtout, la pierre angulaire de cette démarche repose sur l’absence totale de verrous numériques (100 % DRM-free). Chaque acheteur télécharge un installateur autonome hors-ligne qu’il peut archiver sur un disque dur externe ou un NAS, avec la certitude que le jeu continuera de se lancer même si les serveurs de la plateforme devaient un jour s’éteindre.
Cette philosophie rejoint d’ailleurs le récent projet d’éditions physiques en boîte reliées à la bibliothèque numérique GOG évoqué par Marcin Paczyński pour redonner aux joueurs une véritable maîtrise matérielle de leur collection.
De Resident Evil à Silent Hill 4 : une alternative vitale face à la flambée du rétro
Parmi les 267 titres aujourd’hui protégés figurent des monuments du jeu vidéo longtemps laissés à l’abandon ou devenus capricieux sur les configurations récentes. On y retrouve notamment la trilogie originale Resident Evil, Dino Crisis 1 et 2, Silent Hill 4: The Room, Breath of Fire IV, Diablo + Hellfire, Heroes of Might and Magic III Complete, System Shock 2, Dungeon Keeper 2, Vampire: The Masquerade – Bloodlines ou encore Fallout: New Vegas.
Au-delà du confort technique sur PC, ce sauvetage numérique répond aussi à l’envolée des prix sur le marché de la collection physique. À titre de comparaison, une édition originale de Silent Hill 4: The Room sur PlayStation 2 cote aujourd’hui 86,02 € complète en boîte PAL (et jusqu’à 271,15 € neuve scellée), tandis que le premier Resident Evil sur PlayStation 1 atteint 47,27 € en boîte PAL et plus de 551 € sous blister.
Rendre ces œuvres accessibles pour quelques euros dans des versions stables et dépourvues de DRM permet aux nouvelles générations de les découvrir sans se ruiner. Reste toutefois l’obstacle le plus coriace de la préservation vidéoludique : le labyrinthe juridique des licences partagées, à l’image du casse-tête des cinq ayants droit qui bloque toujours le retour de Dune II sur GOG.
« Remporter ce prix représente énormément pour nous. Le GOG Preservation Program a démarré comme une petite idée, portée par la conviction que les jeux vidéo sont une part vitale de notre patrimoine culturel et méritent de rester accessibles pour les générations à venir. »
Marcin Paczyński, Senior Business Development and Partnerships Manager chez GOG
Mon avis
Pendant que certains grands éditeurs coupent les serveurs de leurs jeux au bout de trois ans ou vendent des boîtes en plastique vides avec un simple code dedans, une poignée d’ingénieurs à Varsovie met les mains dans le cambouis d’exécutables vieux de vingt-cinq ans. Quiconque a déjà passé un samedi soir à bricoler un fichier .ini ou à chasser une vieille bibliothèque DirectDraw pour relancer Vampire: Bloodlines ou Heroes III mesure la valeur réelle de ces 1 400 correctifs.
Ce prix remis par la Research Data Alliance n’est pas qu’une médaille honorifique pour faire joli sur une étagère. Il rappelle à toute l’industrie que la vraie préservation du jeu vidéo ne passe ni par des abonnements éphémères ni par des remasters hors de prix, mais par des installateurs hors-ligne sans DRM qui appartiennent vraiment aux joueurs.
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