Cinq ayants droit pour un jeu à 5,99 $ : pourquoi Dune II reste le « Saint Graal » intouchable de GOG

En décembre 1992, Westwood Studios et Virgin Interactive posaient sur nos disquettes MS-DOS la pierre angulaire de toute la stratégie en temps réel moderne avec Dune II: The Building of a Dynasty (connu en Europe sous le titre Dune II : La Bataille d’Arrakis). Plus de trente-trois ans après avoir inventé la formule qui donnera naissance à Warcraft puis à Command & Conquer, le monument reste pourtant introuvable légalement sur les boutiques dématérialisées. Pour Marcin Paczyński, responsable senior du développement commercial et des partenariats chez GOG, ramener ce classique à la vie fait figure de véritable « Saint Graal », mais se heurte à l’un des pires casse-têtes juridiques de toute l’industrie.
Le « Saint Graal » de GOG pris au piège entre cinq géants et successions
S’il y a bien un titre que les équipes du GOG Preservation Program rêvent d’arracher à l’oubli aux côtés de ses successeurs Dune 2000 (1998) et Emperor: Battle for Dune (2001), c’est l’illustre précurseur de Westwood. « C’est l’un des Saints Graals. Il figure tout en haut de ma liste personnelle, parce que j’éprouve énormément de nostalgie pour ce jeu. Mais cette situation est un parfait exemple de la tournure catastrophique que peut prendre le dossier des licences d’un jeu vidéo », confie Marcin Paczyński, qui multiplie par ailleurs les chantiers patrimoniaux comme le projet de boîtes physiques commandables depuis sa bibliothèque numérique GOG.
Contrairement à un vieux titre PC dont un seul éditeur détiendrait à la fois le code et la marque, Dune II repose sur une pyramide contractuelle éclatée entre pas moins de cinq entités distinctes :
- Electronic Arts (le code source et les assets) : En rachetant Westwood Studios en 1998 avant de fermer le studio de Las Vegas en 2003, EA a récupéré l’intégralité du code informatique, des sprites VGA, des musiques de Frank Klepacki et des archives matérielles autour du jeu. Mais l’éditeur californien ne possède aucun droit sur la franchise Dune elle-même.
- Universal Pictures (la licence du film de 1984) : Subtilité cruciale pointée par Marcin Paczyński, les jeux vidéo des années 1990 n’étaient pas directement adaptés des romans originaux, mais sous licence du long-métrage Dune réalisé par David Lynch en 1984 et produit par Universal Pictures.
- Les héritiers de Dino De Laurentiis (le producteur historique) : Producteur principal du film de 1984, Dino De Laurentiis détenait à titre personnel une part distincte de la licence d’exploitation du long-métrage. Depuis son décès survenu en novembre 2010, ces droits ont été transmis à ses successeurs légaux, qu’il faut également identifier et convaincre.
- La Herbert Foundation (l’œuvre littéraire de Frank Herbert) : Les ayants droit du romancier Frank Herbert conservent la tutelle suprême sur la propriété intellectuelle globale de l’univers d’Arrakis.
- Legendary Pictures et Funcom (les droits modernes et l’exclusivité jeu vidéo) : Détenteur des droits cinématographiques modernes popularisés par Denis Villeneuve, Legendary Pictures a accordé une licence exclusive à Funcom pour développer et exploiter des jeux vidéo dans l’univers de Dune.

L’équation économique impossible d’un classique MS-DOS à 5,99 dollars
Au-delà du labyrinthe juridique, c’est la froide réalité comptable qui condamne Dune II au sommeil administratif. Comme le résume lucidement Marcin Paczyński, débloquer une telle réédition exigerait de mettre d’accord les départements juridiques de plusieurs conglomérats multimilliardaires autour d’un contrat de partage de revenus. Or, selon les projections internes de GOG, la ressortie d’un jeu MS-DOS de 1992 s’écoulerait vraisemblablement entre 50 000 et 100 000 exemplaires, à un prix unitaire affiché entre 5,99 $ et 9,99 $.
Avec un chiffre d’affaires brut plafonnant à quelques centaines de milliers de dollars à diviser en six parts (en comptant la plateforme de distribution), le gain financier pour des géants comme Electronic Arts, Universal ou Legendary Pictures couvrirait à peine le temps facturé par leurs avocats d’affaires pour auditer les contrats vieux de trente-quatre ans. De surcroît, la clause d’exclusivité contemporaine accordée par Legendary à Funcom complique encore la donne, alors même que le studio norvégien traverse une lourde restructuration après le lancement console de Dune: Awakening. En attendant un hypothétique miracle diplomatique sur la GOG Dreamlist, les amateurs de conquête planétaire sur Arrakis doivent donc se rabattre sur le très solide jeu de stratégie 4X temps réel Dune: Spice Wars signé Shiro Games.

Mon avis
Quiconque a inséré les disquettes 3,5 pouces de Dune II dans son PC en 1992 se souvient encore du frisson procuré par l’alerte vocale « Wormsign » crachée par une carte Sound Blaster pendant qu’un ver des sables géant s’apprêtait à engloutir sa précieuse moissonneuse d’Épice. Sans ce chef-d’œuvre de Westwood Studios, ni Command & Conquer, ni Warcraft, ni StarCraft n’existeraient sous la forme que nous connaissons. Voir le père fondateur d’un genre majeur du jeu vidéo pris en otage en 2026 parce que cinq multinationales multimilliardaires trouvent que 100 000 ventes à 5,99 $ ne valent pas la peine de signer un feuillet d’autorisation patrimoniale a quelque chose de profondément révoltant. Quand le droit d’auteur empêche toute conservation légale d’une œuvre de trente-quatre ans que personne n’exploite plus, il ne protège plus la création : il organise l’amnésie. Heureusement que la communauté PC et des moteurs open-source comme Dune Legacy veillent au grain loin des cabinets d’avocats.
Dune II
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