Le patron de CD Projekt révèle comment BioWare a aidé à donner vie au premier The Witcher il y a vingt ans

L’onde de choc provoquée par la fermeture définitive de BioWare et l’arrêt du prochain Mass Effect chez Electronic Arts dépasse largement le cercle des joueurs. Aux quatre coins de l’industrie, les studios qui portent aujourd’hui l’étendard du jeu de rôle occidental ont pris la parole pour saluer la mémoire du pionnier canadien. Parmi les témoignages les plus marquants, le co-PDG de CD Projekt, Michał Nowakowski, a rappelé à quel point la naissance même de la saga The Witcher devait tout à la générosité des équipes d’Edmonton il y a plus de vingt ans.
Du moteur Aurora au stand de l’E3 2004 : comment BioWare a tendu la main à CD Projekt
Avant de devenir le géant européen derrière The Witcher 3: Wild Hunt et Cyberpunk 2077, CD Projekt n’était à la fin des années 1990 qu’un distributeur polonais qui faisait ses armes en traduisant les classiques PC. Sur son compte X, Michał Nowakowski est revenu sur cette relation fondatrice nouée dès l’époque du premier Baldur’s Gate :
« BioWare a occupé une place immense dans l’histoire de CDPR. Nous nous sommes liés d’amitié avec eux lors de la localisation et de la distribution des jeux Baldur’s Gate en Pologne, en République tchèque et en Slovaquie. Plus tard, ils nous ont apporté une aide précieuse en nous prêtant leur moteur pour The Witcher 1, en partageant leur savoir-faire et même en nous offrant un emplacement sur leur stand à l’E3. J’ai eu le plaisir de leur rendre visite à plusieurs reprises à Edmonton et de les accueillir dans nos bureaux de Varsovie. C’est très triste pour les personnes touchées, mais aussi de voir une marque légendaire s’éteindre. Ce n’est pas une belle journée pour l’industrie du jeu vidéo. »
Ce coup de pouce technique et humain a littéralement changé le destin du studio polonais. Pour développer le tout premier The Witcher, sorti en 2007, CD Projekt RED avait en effet obtenu une licence de l’Aurora Engine, le moteur conçu par BioWare pour Neverwinter Nights. Mieux encore, lors de l’E3 2004 à Los Angeles, BioWare avait accepté d’héberger les jeunes développeurs polonais sur son propre espace d’exposition.
Ryszard Chojnowski, traducteur historique de Baldur’s Gate 2 puis chef de projet localisation sur le premier The Witcher, a d’ailleurs partagé sur X deux clichés d’archives de ce salon E3 2004. On y aperçoit un modeste recoin du stand BioWare, séparé du reste de l’espace Jade Empire par un simple rideau noir, derrière lequel tournait sur un unique PC la toute première démo jouable des aventures de Geralt de Riv. De son côté, Paweł Sasko, directeur de jeu associé sur la suite de Cyberpunk 2077 au sein d’un studio polonais aujourd’hui lancé à pleine vitesse sur le développement de The Witcher 4, a confié qu’il n’aurait jamais exercé ce métier sans Baldur’s Gate 1 et 2, qui ont éveillé sa vocation de créateur.

Swen Vincke et Larian Studios saluent le studio qui a ouvert la voie
L’émotion est tout aussi vive chez Larian Studios, dont le triomphe mondial avec Baldur’s Gate 3 s’inscrit directement dans l’héritage de la franchise créée par BioWare en 1998. Son fondateur et PDG, Swen Vincke, a publié un message appuyé à l’adresse des développeurs licenciés :
« Ce n’est pas quelque chose que j’imaginais voir se produire un jour. Larian et BioWare ont entamé leurs trajectoires dans l’industrie du jeu vidéo au même moment, et BioWare a ouvert la voie en propulsant les RPG au premier plan. Il est presque inimaginable d’entrer désormais dans une ère où le nom de BioWare n’apparaîtra plus dans les discussions sur les futurs jeux de rôle. Quelle perte pour nous tous. Merci pour tous les jeux. Merci pour toutes ces heures passées. Merci pour toutes ces histoires. Vous pouvez être sacrément fiers de ce que vous avez accompli. J’espère que vous retomberez tous sur vos pieds. »
D’Interplay à Owlcat Games et Remedy : toute une génération d’auteurs en deuil
Au fil des heures, les réactions se sont multipliées chez les vétérans et les studios spécialisés dans la narration. Brian Fargo, fondateur historique d’Interplay et actuel dirigeant d’inXile Entertainment (Wasteland, Clockwork Revolution), s’est remémoré les premiers pas des médecins canadiens Ray Muzyka et Greg Zeschuk lorsqu’il avait signé leur tout premier jeu en 1996 : « Je me souviens de l’époque où BioWare n’était qu’un petit studio qui développait Shattered Steel pour nous chez Interplay. Nous avions perçu tout leur potentiel, et ils ont ensuite créé Baldur’s Gate 1 et 2 pour devenir de véritables légendes. »
Les équipes d’Owlcat Games (Pathfinder, Warhammer 40,000: Rogue Trader, The Expanse: Osiris Reborn) ont quant à elles repris la célèbre devise des Gardes des Ombres de Dragon Age: Origins pour remercier leurs aînés : « À la guerre, la victoire. En temps de paix, la vigilance. Dans la mort, le sacrifice. » Chez Remedy Entertainment, le directeur de la communication Thomas Puha a déploré la frilosité croissante des grands éditeurs face aux jeux solo originaux, tandis que Josh Deane chez Bungie a salué la mémoire du studio d’un sobre « N7 pour toujours ». Enfin, Michael Gamble, figure de BioWare depuis dix-sept ans qui dirigeait le prochain épisode de Mass Effect, a adressé un dernier mot de gratitude à la communauté pour son soutien indéfectible durant près de deux décennies.
Mon avis
L’anecdote partagée par Michał Nowakowski et les photos de ce petit stand improvisé derrière un rideau à l’E3 2004 résument à elles seules ce que le jeu vidéo vient de perdre. Sans la bienveillance de BioWare, qui avait accepté de prêter son moteur Aurora et un bout de moquette californienne à une poignée de développeurs polonais encore inconnus, The Witcher n’aurait sans doute jamais vu le jour sous cette forme. De même, sans le coup d’éclat de Baldur’s Gate en 1998, Larian Studios n’aurait jamais pu bâtir le monument qu’est Baldur’s Gate 3 vingt-cinq ans plus tard. Voir les deux plus grands studios de RPG actuels s’incliner devant la disparition de leur mentor rappelle une vérité simple : si la marque BioWare s’éteint aujourd’hui sur un tableau comptable d’Electronic Arts, son ADN coule désormais dans chaque grand jeu de rôle occidental.
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