Premier créateur de jeux vidéo décoré de l’Ordre de la Culture au Japon, Shigeru Miyamoto s’inquiète de l’avenir créatif d’un Nintendo à 10 000 salariés

C’est une première historique depuis la création de cette distinction impériale en 1937 : le gouvernement japonais a sélectionné Shigeru Miyamoto pour recevoir le prestigieux Ordre de la Culture (Bunka Kunshō) dans la catégorie des arts médiatiques.
À 73 ans, le père de Super Mario, Donkey Kong, Pikmin et The Legend of Zelda devient le tout premier créateur de l’industrie du jeu vidéo à se voir décerner la plus haute décoration culturelle civile du Japon, qui lui sera remise en main propre par l’Empereur au Palais Impérial de Tokyo le 3 novembre 2026, à l’occasion du Jour de la Culture.
Cinquante ans de création collective, de Donkey Kong aux parcs d’attractions
Déjà élevé au rang de Personne de mérite culturel en 2019, le directeur représentatif et Fellow créatif de Nintendo a accueilli cette consécration nationale avec sa modestie habituelle lors d’une conférence de presse organisée à Kyoto.
Debout sous le cadre calligraphié « Dokusō » (l’esprit d’originalité), il a immédiatement tenu à associer l’ensemble de ses collègues passés et présents à cet honneur impérial.
« Je me sens terriblement gêné, pour être honnête, mais je suis profondément honoré d’avoir été choisi pour une distinction aussi prestigieuse. Comme je le répète toujours, je ne fabrique pas des jeux tout seul. Cette récompense est le fruit d’un travail accompli avec de très nombreuses personnes, et j’ai l’intention de l’accepter en tant que représentant de toute cette équipe. »
Shigeru Miyamoto, Directeur représentatif et Fellow créatif de Nintendo
Alors que la saga The Legend of Zelda célèbre son quarantième anniversaire cette année et que des créations plus confidentielles du maître comme la pépite Game Boy Mole Mania reviennent sur Nintendo Switch Online, Shigeru Miyamoto s’est amusé d’un détail chronologique sur sa propre carrière.
S’il avait pris l’habitude de dire qu’il concevait des jeux depuis quarante-cinq ans, son entrée chez Nintendo en 1977 signifie qu’il boucle en réalité un demi-siècle complet au service d’un médium qui était à peine tangible à ses débuts.
Pour lui, voir le jeu vidéo reconnu comme une culture à part entière prouve surtout que le mur qui séparait autrefois les joueurs du reste du public est définitivement tombé, prolongeant son influence jusque dans les parcs Super Nintendo World et les salles de cinéma.

Le défi de « l’esprit d’originalité » face à un géant de 10 000 employés
Au-delà des célébrations, la séance de questions-réponses a permis à Shigeru Miyamoto d’aborder avec une franchise rare la transformation interne de la firme de Kyoto.
Interrogé sur la manière dont il transmet l’ADN créatif de la maison aux nouvelles générations, il reconnaît que le changement d’échelle de l’entreprise complique sérieusement l’exercice au quotidien.
« Nous n’avons pas d’autre choix que de transmettre cela à travers notre travail quotidien. Mais Nintendo compte aujourd’hui entre 3 000 et 4 000 développeurs à lui seul, et environ 10 000 personnes dans le monde si l’on inclut l’ensemble des équipes. Il devient donc difficile d’inculquer à chacun l’esprit d’originalité qui existait à nos débuts. »
Shigeru Miyamoto
Pour éviter que cette philosophie ne se dilue dans une structure devenue tentaculaire, les équipes prennent désormais le temps de débattre ouvertement de « ce qu’est l’originalité » au cœur même du processus de développement.
Constatant que de nombreuses recrues qu’il considérait encore comme des juniors sont aujourd’hui devenues des cadres chevronnés, Miyamoto a également lancé un forum interne dédié aux professionnels en milieu de carrière afin qu’ils puissent échanger directement sur ces méthodes de conception.

L’héritage de Yamauchi et Yokoi, et l’envie de refaire un jeu pour surprendre Nintendo
Ce culte de la différence, Shigeru Miyamoto l’attribue avant tout aux mentors qui l’ont façonné chez Nintendo, bien avant que Satoru Iwata ne révolutionne la communication du studio avec les Nintendo Direct.
Il cite d’abord Gunpei Yokoi, l’inventeur de la Game Boy, qui lui a appris à rendre captivant l’objet que l’on a directement sous les yeux, ainsi que l’ancien président Hiroshi Yamauchi.
Selon Miyamoto, Yamauchi répétait souvent à ses créateurs : « Vous êtes mauvais pour vous battre, alors au lieu d’aller au combat frontal, faites quelque chose d’unique. » Une vision précurseure de la fameuse stratégie de l’océan bleu, complétée dans son parcours par l’influence de Shigesato Itoi (Mother / EarthBound) et des maîtres du manga Osamu Tezuka et Fujio Akatsuka.
En observant comment les pionniers du manga ont eux-mêmes fait évoluer leur art dans leurs dernières années, Miyamoto estime que sa propre génération a le devoir de bousculer les codes pour donner aux jeunes créateurs le courage d’oser à leur tour.
Et malgré son agenda bien rempli au cinéma, le créateur de 73 ans n’a pas dit son dernier mot manette en main : tout en travaillant sur plusieurs projets, il confie vouloir tester jusqu’où il peut encore aller seul et envisage sérieusement de « créer à nouveau quelque chose qui ressemble à un jeu », avec l’idée assumée de tenter une expérience que Nintendo ne fait pas habituellement pour surprendre ses propres employés.
Mon regard : la lucidité d’un maître artisan qui refuse de devenir une statue
En écoutant Shigeru Miyamoto parler de cette décoration impériale, ce qui me touche le plus n’est pas tant la médaille historique que sa lucidité désarmante sur le gigantisme actuel de Nintendo.
Reconnaître publiquement qu’il est devenu difficile de préserver l’étincelle artisanale des débuts quand on dirige quatre mille développeurs montre à quel point il refuse de laisser la maison de Kyoto s’endormir sur ses lauriers.
Et savoir qu’à 73 ans, après un demi-siècle de carrière, sa plus grande envie reste de bricoler dans son coin un projet hors norme juste pour prendre de court ses propres équipes me donne une hâte folle de découvrir ce qu’il mijote avant le rendez-vous solennel du 3 novembre au Palais Impérial.
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