« On ferme les vannes » : pourquoi le directeur de South of Midnight estime qu’Xbox n’aurait jamais dû financer son jeu

Entendre un directeur créatif admettre publiquement que son éditeur n’aurait sans doute jamais dû financer son propre jeu relève de l’anomalie dans l’industrie. C’est pourtant le constat dressé sans détour par David Sears, vétéran du jeu vidéo (anciennement à la tête de la franchise SOCOM) et directeur créatif de South of Midnight chez Compulsion Games. Invité au micro de Ben Hanson dans l’émission MinnMax, le créateur est revenu sur la gestion budgétaire déconcertante d’Xbox durant les années qui ont précédé le retour à l’indépendance du studio montréalais.
L’illusion de l’argent infini chez Xbox Game Studios
Racheté par Microsoft en 2018 aux côtés de plusieurs studios de taille intermédiaire pour alimenter le catalogue du Xbox Game Pass, Compulsion Games a longtemps évolué dans une bulle financière hors sol. Durant le développement de South of Midnight, la direction d’Xbox validait des enveloppes dignes de productions majeures pour des œuvres singulières au potentiel commercial pourtant limité, à l’image du conte gothique mettant en scène Hazel dans le bayou ou de Keeper chez Double Fine.
Au sein des équipes de direction des Xbox Game Studios, l’atmosphère oscillait alors entre l’euphorie et l’incompréhension. David Sears raconte que plusieurs directeurs créatifs s’interrogeaient régulièrement sur cette générosité sans contrepartie apparente : comment avaient-ils pu avoir une telle chance et vivaient-ils un véritable âge d’or créatif ? Face à cet enthousiasme ambiant, le dirigeant de Compulsion Games confie avoir toujours gardé une lucidité inquiète en leur répondant qu’il y a toujours une nuit où Rome finit par brûler.
« J’ai littéralement prévenu les gens en interne que cela pouvait très mal tourner. Parce qu’un jour, quelqu’un allait finir par dire : « Le robinet d’argent, on ferme les vannes. » Et que cela aurait des conséquences vraiment traumatisantes en aval. »
Un aveu brutal : « À la place d’Xbox, je ne l’aurais probablement pas financé »
Lorsque Ben Hanson lui demande s’il est à la fois profondément reconnaissant envers Microsoft d’avoir soutenu South of Midnight tout en estimant, avec le recul, qu’il n’aurait pas signé un tel chèque s’il avait lui-même tenu les cordons de la bourse chez Xbox, David Sears répond par l’affirmative sans la moindre hésitation : « Oui, probablement. »
Le directeur créatif précise aussitôt sa pensée avec une franchise rare. Il souhaitait ardemment donner vie à l’univers de South of Midnight et avoue avec humour qu’il n’aurait pas été assez altruiste pour couper son propre budget avant celui d’un autre projet. Mais d’un strict point de vue industriel, financer à perte des créations de prestige sans exiger de jalons de rentabilité précis condamnait mécaniquement la division gaming de Microsoft à un retour de bâton violent dès que la maison mère exigerait des comptes. Une instabilité au sommet qui s’est d’ailleurs traduite récemment par le départ précipité d’Helen Chiang après seulement 90 jours au poste de numéro deux d’Xbox.
Le sauvetage de Compulsion Games par le retour à l’indépendance
La prophétie de David Sears s’est réalisée avec fracas après l’acquisition géante d’Activision Blizzard pour 69 milliards de dollars. Soudainement rattrapée par les exigences de marges financières de Microsoft, la direction d’Xbox a fermé le robinet du jour au lendemain, enchaînant les fermetures de studios (Arkane Austin, Tango Gameworks avant son rachat) et les vagues de licenciements massifs chez Xbox pour redresser une marge coincée à 3 %.
Contrairement à d’autres entités sacrifiées sur l’autel de la restructuration, Compulsion Games a réussi à sauver sa peau in extremis. En août 2026, le fondateur du studio Guillaume Provost et son équipe dirigeante ont finalisé un rachat par les cadres (management buyout) pour se séparer de Microsoft et retrouver leur pleine indépendance. Mieux encore, le studio québécois a récupéré l’intégralité des droits d’édition et de propriété intellectuelle de son catalogue, incluant Contrast, We Happy Few et South of Midnight, dont les ventes sur Steam et consoles reviennent désormais directement aux développeurs.
Mon avis
Quand le directeur créatif d’un jeu first-party t’explique calmement qu’à la place de son propre éditeur, il n’aurait jamais signé le chèque, tout est dit sur la gestion lunaire d’Xbox entre 2018 et 2024. Pendant cinq ans, je vois une direction qui a distribué des budgets démesurés les yeux fermés pour remplir le Game Pass, sans contrôle ni cap commercial. Puis, une fois la facture d’Activision Blizzard posée sur le bureau des financiers de Redmond, ils ont paniqué et coupé les vivres à la hache en licenciant par milliers. Heureusement que Guillaume Provost et Compulsion Games ont eu le nez creux en rachetant leur liberté avec leurs licences sous le bras avant de passer à la trappe.
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