Jésus, Jeanne d’Arc et Seconde Guerre mondiale : le jeu maudit Time Twist de Nintendo sur Famicom Disk System est enfin traduit en anglais

Time Twist: Rekishi no Katasumi de... sur Famicom Disk System - Écran titre anglais et scène du Devil Museum

C’est sans doute l’un des secrets les plus embarrassants et fascinants des archives de Kyoto. Sorti le 26 juillet 1991 uniquement au Japon pour refermer le catalogue commercial en boîte du Famicom Disk System (FDS), le jeu d’aventure textuel Time Twist: Rekishi no Katasumi de… (littéralement Time Twist : En marge de l’Histoire…) vient de recevoir son tout premier patch de traduction anglaise intégral directement intégré à la ROM. Publiée en version 1.0 sous licence GPL-3.0 sur la plateforme communautaire romhack.ing par le trio composé de FCC, Sudgy et Her-Saki, cette localisation entièrement réalisée à la main lève enfin le voile sur un titre que Nintendo n’a jamais osé exporter ni rééditer en trente-cinq ans.

Un patch ROM 100 % humain qui affranchit le jeu des scripts d’émulation

Pendant plus de trois décennies, l’architecture interne de Time Twist: Rekishi no Katasumi de… a donné des sueurs froides aux programmeurs de la scène de préservation. Développé conjointement par les équipes internes de Nintendo et le studio partenaire Pax Softnica sur deux disquettes distinctes (Zenpen pour la première partie et Kouhen pour la seconde), le titre stockait l’intégralité de ses dialogues japonais en hiragana via un système propriétaire de compression par dictionnaire et d’encodage binaire compacté (bit-packed symbols). Chaque boîte de dialogue obéissait à des limites d’octets si rigides que la moindre modification directe faisait planter la lecture des pistes magnétiques.

Jusqu’ici, les curieux devaient se contenter d’une solution de contournement expérimentale : un script externe en langage Lua conçu par Sudgy qui interceptait la mémoire vive à la volée, mais qui imposait d’utiliser d’anciennes versions spécifiques de l’émulateur Mesen, ou des essais de traduction automatique approximatifs. En unissant leurs forces, le hacker FCC (ingénierie inverse et réécriture du moteur d’affichage), Sudgy (traduction intégrale du script) et Her-Saki (traduction du manuel d’époque) ont accompli un véritable tour de force technique garanti sans aucune intelligence artificielle.

Cette version 1.0 intègre une police d’écriture anglaise lisible, des menus d’action entièrement adaptés (Look, Talk, Listen, Move) ainsi qu’un nouvel écran titre anglais (Time Twist: The Margins of History). Plus important encore, le patch prend en charge les deux disquettes originales No-Intro (CRC32 63f06a01 et a7d51bfa) ainsi qu’une image disque fusionnée à quatre faces (Time Twist (Merged).fds, CRC32 e88e2399), ce qui permet d’y jouer sur n’importe quel émulateur moderne comme sur une véritable Famicom équipée d’un lecteur FDS ou d’un adaptateur FDSStick. Ce travail d’orfèvre rappelle d’ailleurs la sortie anglaise de Kowloon’s Gate Suzaku sur Nintendo Switch 29 ans après l’original PS1, preuve que les œuvres japonaises les plus atypiques finissent toujours par traverser les frontières.

Trailer video

Possession démoniaque, Jeanne d’Arc, Guerre de Sécession et Jésus-Christ au programme

Si Time Twist fascine autant les historiens du médium, c’est parce que son générique rassemble des figures majeures de Nintendo autour d’un scénario totalement impensable aujourd’hui chez le constructeur. Supervisé à la production avec la participation de Shigeru Miyamoto et mis en musique par le compositeur Hajime Hirasawa (Star Fox), le projet a été écrit et dirigé par Keiji Terui, célèbre scénariste ayant contribué à poser la mythologie de The Legend of Zelda ainsi que de nombreux épisodes des séries animées Dragon Ball et Dr. Slump. Après avoir signé les contes folkloriques Famicom Mukashibanashi: Shin Onigashima (1987) et Yūyūki (1989), la même équipe a voulu appliquer sa formule d’aventure narrative à la véritable Histoire humaine.

Le récit débute le 25 septembre 1995, en pleine fièvre millénariste. Après avoir suivi les conseils d’une émission de voyance à la télévision lui promettant de rencontrer la fille de ses rêves dans un bâtiment abandonné surnommé le « Musée du Diable » (Devil Museum), un jeune garçon prononce une formule magique au beau milieu d’un tremblement de terre. Au lieu de charmer l’adolescente présente sur place, l’incantation brise le sceau d’une jarre antique. Le Diable s’en échappe aussitôt, vole le corps humain du héros en enfermant l’âme de l’adolescent dans sa propre dépouille de démon, puis s’introduit dans le laboratoire du physicien Dr. Simon pour lui dérober une ceinture temporelle (la Time Belt) et saboter le passé de l’humanité.

Doté de la capacité de posséder temporairement des êtres humains et des animaux, le joueur doit poursuivre le démon à travers six époques historiques qui transgressent toutes les lignes rouges de la politique éditoriale de Nintendo of America dans les années 1990 :

  • La France de 1428 (Guerre de Cent Ans) : le joueur côtoie Jeanne d’Arc en pleine campagne militaire, sur fond de fanatisme religieux, de chasse aux sorcières et de condamnation au bûcher.
  • Les États-Unis de 1861 (Guerre de Sécession) : un chapitre particulièrement cru qui aborde de front l’esclavage dans une plantation de coton, les exactions d’une secte suprémaciste inspirée du Ku Klux Klan et le parcours d’Abraham Lincoln.
  • L’Allemagne occupée de 1944 (Seconde Guerre mondiale) : l’intrigue plonge au cœur d’un camp de prisonniers nazi, mêlant réseau de résistance, croix gammées et apparition directe d’Adolf Hitler.
  • La Grèce antique (334 av. J.-C.) et la Préhistoire : deux escales mêlant énigmes mythologiques aux côtés d’Aristote et d’Alexandre le Grand, puis lutte pour la survie parmi les premiers hominidés.
  • Bethléem à l’An 0 : l’acte final emmène le joueur en Judée antique, où le Diable tente littéralement de posséder le nourrisson Jésus-Christ dans son étable à sa naissance, révélant la boucle temporelle qui avait conduit à son enfermement initial dans la jarre.

Avec un tel cocktail de références religieuses explicites et de tragédies historiques bien réelles, on comprend aisément pourquoi Nintendo a laissé ce chant du cygne du Famicom Disk System sous clé au Japon, sans jamais l’inclure sur la Console Virtuelle de la Wii ou de la 3DS, ni dans l’application Famicom du Nintendo Switch Online. Pour les amateurs d’enquêtes textuelles qui apprécient déjà l’arrivée d’Urban Myth Dissolution Center et Schrödinger’s Call sur Nintendo Switch 2, cette traduction intégrale offre une occasion inespérée de découvrir l’ovni narratif le plus audacieux jamais financé par la firme de Kyoto.

Mon regard

Difficile de ne pas sourire en imaginant la tête des censeurs de Nintendo of America en 1991 s’ils avaient reçu les deux disquettes de Time Twist sur leur bureau : à une époque où le constructeur faisait effacer la moindre croix sur un bouclier ou renommer des cafés dans ses RPG occidentaux, ses propres équipes japonaises publiaient tranquillement un jeu où l’on croise le Diable, Jeanne d’Arc, Abraham Lincoln et l’enfant Jésus. Ce qui me bluffe le plus dans ce patch 1.0 de FCC, Sudgy et Her-Saki, c’est le refus de la facilité : plutôt que de livrer une traduction automatique bâclée, ils ont démonté l’encodage binaire infernal de Pax Softnica pour offrir une vraie ROM jouable sur le matériel d’origine. C’est exactement pour ce genre de sauvetage patrimonial que la scène du ROM hacking reste irremplaçable.

Fiche Complète du Jeu Disponible

Time Twist

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Chaya "Chayane"
Rédigé par Chaya "Chayane"
🧠 Rédactrice Tech & IA 🗽 New York & Montréal

Américaine installée dans la périphérie de New York, Chaya « Chayane » a passé 5 ans à Montréal pour ses études d'ingénierie logicielle avant de revenir dans sa région natale. Développeuse Full-Stack et chercheuse en architectures de Deep Learning et d'IA, elle explore les réseaux neuronaux et l'optimisation algorithmique tout en concevant les outils de Retrocharting et Gamescharting aux côtés de Grimtag. Gamer depuis plus de 20 ans, collectionneuse passionnée de l'univers Nintendo et de la saga The Legend of Zelda, elle a arpenté Azeroth sur World of Warcraft avant de mettre son expertise technique au service de l'analyse vidéoludique.

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