Sauvée d’une benne à ordures chez Nintendo, l’illustration originale de Donkey Kong (1981) bat le record mondial à 329 400 $

Illustration originale du flyer arcade Donkey Kong de 1981 par Leslie Cabarga montrant Donkey Kong et Pauline

Jetée aux rebuts à la fin des années 1980 lors d’un agrandissement des bureaux de Nintendo of America, puis conservée pendant près de quatre décennies dans le tiroir plat d’une table basse, la peinture originale du prospectus d’arcade nord-américain de Donkey Kong (1981) vient d’entrer dans l’histoire. Adjugée 329 400 $ (environ 305 000 €) le 28 octobre 2026 chez Landry Pop Auctions lors de la vente dédiée « Jumpman: The Beginning of an Icon », l’œuvre peinte par l’illustrateur new-yorkais Leslie Cabarga devient la pièce d’art original de jeu vidéo la plus chère jamais vendue aux enchères.

Estimée au départ entre 100 000 et 150 000 $, cette relique de 50 sur 42 centimètres a plus que doublé son estimation haute sous le marteau de la maison de vente installée à Millville, dans le Massachusetts. Elle efface des tablettes le précédent record mondial détenu depuis 2023 par la peinture originale de la jaquette de Prince of Persia (1989) signée Robert Florczak, qui avait trouvé preneur à 63 000 $ chez Heritage Auctions, soit un bond spectaculaire de 266 400 $ au-dessus de l’ancienne marque de référence.

Peinture originale de 1981 du flyer arcade nord-américain de Donkey Kong par Leslie Cabarga avec Jumpman, Pauline et Donkey Kong
La planche complète de 1981 signée par Leslie Cabarga en bas à droite, avec ses traits de coupe d’imprimerie et la toute première représentation peinte de Jumpman (Mario) aux États-Unis. (Crédit : Landry Pop Auctions)

La toute première apparition publique de Mario (« Jumpman ») après le fiasco de Radar Scope

Si cette illustration d’époque affole autant les grands collectionneurs internationaux, c’est parce qu’elle documente le point de bascule exact qui a sauvé Nintendo of America de la faillite tout en donnant naissance à la mascotte la plus célèbre de l’histoire du jeu vidéo. En 1980, la filiale américaine de Nintendo essuie un revers commercial sévère avec le shoot ’em up spatial Radar Scope, au point de se retrouver avec environ 2 000 bornes d’arcade invendues dans ses entrepôts.

Pour convertir ce stock dormant, le président Hiroshi Yamauchi confie alors à un jeune créateur maison, Shigeru Miyamoto, fervent défenseur de l’intention créative humaine, la conception d’un jeu de plateforme inédit capable de tourner sur le même matériel électronique. Lorsque Donkey Kong débarque aux États-Unis en 1981, l’agence de publicité de Nintendo, Dentsu, mandate l’illustrateur et typographe new-yorkais Zavier Leslie Cabarga (né en 1954, spécialiste reconnu de l’âge d’or de l’animation des studios Fleischer et de Betty Boop) pour donner un visage expressif aux personnages bien au-delà des sprites 8 bits de l’écran cathodique.

C’est sur ce dépliant promotionnel distribué aux exploitants de salles d’arcade à travers toute l’Amérique du Nord, puis repris sur la boîte de céréales Donkey Kong de Ralston Purina, que le grand public découvre pour la toute première fois le petit charpentier moustachu en salopette rouge et bleue. Encore appelé Jumpman au moment de la commande, le héros qui grimpe les poutres d’acier roses et bleues pour sauver Pauline des tonneaux lancés par Donkey Kong sera rebaptisé quelques semaines plus tard Mario, en hommage à Mario Segale, le propriétaire de l’entrepôt de Nintendo of America dans l’État de Washington, avant d’officialiser ce nom dès Donkey Kong Jr. en 1982.

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De la benne à ordures de Nintendo of America aux tiroirs d’une table basse pendant près de 40 ans

L’histoire de la survie physique de cette peinture relève du miracle. À la fin des années 1980, en pleine déferlante « Nintendo Fever » aux États-Unis, l’entreprise agrandit ses locaux américains et fait le vide dans ses placards d’archives marketing. Alors responsable de la publicité (Advertising Manager) chez Nintendo of America, où elle supervise le lancement américain de Super Mario Bros., The Legend of Zelda, Tetris, de la NES, de la Super NES et du Game Boy, Donna Darbous aperçoit plusieurs planches originales de production jetées au milieu des matériaux promis à la benne.

Après avoir demandé l’autorisation à son supérieur hiérarchique, elle récupère ces originaux publicitaires destinés au pilon et les emporte chez elle. Près de quarante ans plus tard, en triant ses affaires personnelles, Donna Darbous se lance dans une recherche fébrile avant de se rappeler qu’elle avait glissé ces œuvres dans les tiroirs plats d’une table basse toujours installée chez elle, soigneusement conservées à l’abri de la lumière aux côtés de lithographies d’avant-guerre rapportées de République tchèque. Consciente de la portée historique de cette capsule temporelle, elle a finalement pris contact avec Travis Landry, fondateur de Landry Pop Auctions.

Calque de fond à l'aérographe de Donkey Kong 1981 par Leslie Cabarga et bon de travail original Nintendo daté de février 1982
À gauche, le carton rigide peint à l’encre et à l’aérographe révélant les ombres portées sous le celluloïd d’acétate ; à droite, le bon de commande interne de Nintendo daté de février 1982. (Crédit : Landry Pop Auctions)

Sur le plan technique, l’œuvre témoigne d’un savoir-faire artisanal entièrement analogique aujourd’hui disparu des chaînes de production graphique. Mesurant exactement 19 7/8 par 16 3/8 pouces (50,5 sur 41,6 cm), la composition superpose deux couches distinctes : les personnages de Donkey Kong, Pauline, Jumpman et les tonneaux enflammés sont peints à l’acrylique sur un calque d’acétate transparent (celluloïd), lui-même posé par-dessus un décor de poutrelles et d’ombres portées exécuté à l’encre et à l’aérographe sur carton fort. La planche a même conservé son feuillet protecteur en papier cristal comportant des annotations en japonais ainsi que sa fiche de travail originale (« CLIENT: NINTENDO / DATE: Feb 82 / MATERIAL: Donkey Kong Original Artwork / NINTEN.insert-4 ») scotchée dans l’angle supérieur droit.

471 683 dollars au total et 100 % des lots vendus : le détail des reliques Nintendo adjugées

Au-delà du triomphe de la planche de Leslie Cabarga, l’intégralité de la vente « Jumpman: The Beginning of an Icon » issue des archives sauvées par Donna Darbous a signé un sans-faute absolu (white-glove sale), avec 100 % des lots vendus et un montant global de 471 683 $, soit 231 % de la valorisation initiale estimée par la maison d’enchères.

Lot & Pièce historique NintendoAnnée / AuteurEstimationPrix adjugé
Lot 102 : Peinture originale du flyer arcade US Donkey Kong1981 (Leslie Cabarga)100 000 $ à 150 000 $329 400 $ (Record mondial)
Lot 104 : Artwork original de production Mario et Luigi (Super Mario Bros.)Vers 1985 (Nintendo)4 000 $ à 6 000 $17 080 $
Lot 101 : Illustration promotionnelle originale Game & Watch Mickey & Donald1982 (Nintendo)8 000 $ à 12 000 $10 980 $
Lot 105 : Artwork original de production d’un Goomba (Super Mario Bros.)Vers 1985 (Nintendo)3 000 $ à 5 000 $10 370 $
Lot 100 : Artwork original du boîtier Game & Watch Mickey Mouse1981 (Nintendo)8 000 $ à 12 000 $7 320 $
Lot 103 : Artwork original de la 1re carte de Noël de Nintendo of America1985 (Timothy Girvin)4 000 $ à 6 000 $7 320 $
Lot 112 : Blouson Varsity d’employé Nintendo SuperTeamAnnées 1980-19901 000 $ à 1 500 $3 904 $
Lot 128 : Cassette VHS interne d’intégration des employés « Mario »Nintendo of America1 000 $ à 1 500 $3 660 $
Lot 119 : Gant de boxe Everlast signé par Mike Tyson (promo Punch-Out!!)1987 (Nintendo NES)100 $ à 200 $2 074 $
Artwork original de production Nintendo de Mario et Luigi de 1985 issu de la collection Donna Darbous
Également sauvé de la benne par Donna Darbous, cet artwork de production original de Mario et Luigi (vers 1985, lot 104) a atteint 17 080 $ contre une estimation initiale de 4 000 à 6 000 $. (Crédit : Landry Pop Auctions)

Parmi les enchères les plus disputées figurent ainsi la peinture de production de Mario et Luigi bras dessus, bras dessous pour l’ère Super Mario Bros. sur NES (17 080 $), celle d’un Goomba original (10 370 $), ou encore un gant de boxe Everlast dédicacé par Mike Tyson lors de la campagne promotionnelle de Mike Tyson’s Punch-Out!! qui a multiplié par dix son estimation haute pour clôturer à 2 074 $. Une trajectoire qui confirme que l’appétit des collectionneurs dépasse désormais largement le seul marché des cartouches Nintendo 64 les plus rares et les plus chères du monde pour se tourner vers des pièces uniques de musée.

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Mon regard

Ce qui me touche le plus dans ce record à 329 400 $, bien au-delà du montant vertigineux, c’est le contraste entre la brutalité industrielle de l’époque et la sacralisation patrimoniale d’aujourd’hui. À la fin des années 1980, chez Nintendo of America, personne ne voyait le calque d’acétate de Leslie Cabarga comme un chef-d’œuvre historique : une fois les flyers d’arcade imprimés et la campagne bouclée, ce n’était plus qu’un vieil outil de travail encombrant bon à jeter à la benne lors d’un réaménagement de bureaux. Sans le coup d’œil et le réflexe de Donna Darbous, le tout premier portrait peint de Mario aurait fini broyé dans une décharge de l’État de Washington.

Je trouve aussi très sain que le marché de la haute collection jeu vidéo commence enfin à couronner des œuvres originales façonnées à la main plutôt que de simples boîtes en carton sous blister plastique gradées par milliers. Là où une cartouche scellée reste un produit manufacturé en série, cette planche à l’aérographe et à l’acrylique est un exemplaire unique au monde qui porte encore le coup de pinceau de son auteur et son bon de commande de février 1982. C’est la reconnaissance tardive, mais ô combien méritée, des illustrateurs qui ont donné une âme de papier à nos souvenirs d’arcade.

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Chaya "Chayane"
Rédigé par Chaya "Chayane"
🧠 Rédactrice Tech & IA 🗽 New York & Montréal

Américaine installée dans la périphérie de New York, Chaya « Chayane » a passé 5 ans à Montréal pour ses études d'ingénierie logicielle avant de revenir dans sa région natale. Développeuse Full-Stack et chercheuse en architectures de Deep Learning et d'IA, elle explore les réseaux neuronaux et l'optimisation algorithmique tout en concevant les outils de Retrocharting et Gamescharting aux côtés de Grimtag. Gamer depuis plus de 20 ans, collectionneuse passionnée de l'univers Nintendo et de la saga The Legend of Zelda, elle a arpenté Azeroth sur World of Warcraft avant de mettre son expertise technique au service de l'analyse vidéoludique.

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