« Le copier-coller résiste rarement au temps » : pourquoi Shigeru Miyamoto refuse de confondre l’IA générative avec l’intention d’un créateur

Shigeru Miyamoto cr\u00e9ateur de Super Mario chez Nintendo \u00e9voquant l'IA g\u00e9n\u00e9rative et l'intention de design

Alors qu’il s’apprête à recevoir le 3 novembre prochain au Palais Impérial de Tokyo la plus haute distinction culturelle du Japon, Shigeru Miyamoto a profité de sa rencontre avec la presse au siège de Nintendo à Kyoto pour livrer une réflexion rare sur l’essor de l’intelligence artificielle générative dans la création.

Interrogé lors de cette conférence couverte par le quotidien japonais Yomiuri Shimbun, le père de Super Mario, Donkey Kong, Pikmin et The Legend of Zelda a refusé aussi bien le catastrophisme ambiant que l’aveuglement technologique. À 73 ans, celui qui est devenu le premier créateur de jeux vidéo décoré de l’Ordre de la Culture tout en veillant sur l’originalité d’un Nintendo à 10 000 salariés préfère replacer l’IA dans la longue histoire des outils qu’il a vus naître depuis ses débuts en 1977.

Du lettrage manuel aux traitements de texte : quand l’outil révèle le vrai designer

Diplômé en design industriel à l’Université des Beaux-Arts de Kanazawa avant de rejoindre la firme de Kyoto, Shigeru Miyamoto rappelle d’abord que sa génération a traversé de plein fouet la révolution informatique, en passant des machines à écrire aux premiers logiciels de traitement de texte.

Pour illustrer son propos, il prend l’exemple très concret du lettrage d’affiches enseigné autrefois dans les écoles d’art : à l’époque, savoir tracer de belles lettres à la main suffisait à lui seul pour être qualifié de « designer ». De la même manière, il suffisait parfois de reprendre une tendance venue de l’étranger en lui ajoutant une touche japonaise pour porter cette étiquette.

« Notre génération a vécu une période de développement fulgurant de l’informatique, une époque où les outils évoluaient sans cesse, passant des machines à écrire aux traitements de texte. Mais à mesure que les ordinateurs et la technologie ont progressé, les véritables capacités individuelles d’un designer, comme son sens inné de la mise en page, ont enfin été mises au premier plan. Je pense que l’IA générative représente un basculement similaire. »

Shigeru Miyamoto, Directeur représentatif et Fellow créatif de Nintendo

Aux yeux du maître japonais, lorsque la machine absorbe la prouesse purement mécanique, le vernis technique tombe et laisse apparaître ce que le créateur a réellement dans le ventre : sa vision de l’espace, son sens du rythme et sa capacité à structurer une idée.

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Le piège psychologique du « labeur » face à la véritable création

C’est ici que Shigeru Miyamoto formule son diagnostic le plus incisif sur le métier de développeur. Il trace une frontière nette entre l’acte de créer (bâtir une structure d’ensemble, poser une intention) et le labeur d’exécution qui s’ensuit pour combler les vides, peaufiner les détails et abattre les tâches répétitives.

Selon lui, la difficulté vient précisément du fait que cet effort manuel est très plaisant au quotidien, au point de tendre un piège redoutable aux équipes de développement.

« Si l’acte de création est intrinsèquement gratifiant, il comporte un danger : on peut trouver de la satisfaction dans le labeur lui-même et croire à tort qu’une œuvre de haute qualité a été créée. En ce sens, plus l’IA remplace ces tâches d’exécution, plus elle offre une occasion de réfléchir à ce qui est vraiment important, ce qui est selon moi une bonne chose. »

Shigeru Miyamoto

Autrement dit, passer des centaines d’heures à polir mécaniquement un élément ne garantit en rien la pertinence ludique ou artistique d’un jeu. En délestant les studios d’une partie de cette exécution laborieuse, l’automatisation met les créateurs face à leurs responsabilités : ils ne peuvent plus se cacher derrière la quantité de travail abattu et doivent s’interroger sur le cœur même de leur proposition.

Créations historiques de Shigeru Miyamoto exposées au siège de Nintendo à Kyoto de Super Mario 64 à Zelda Ocarina of Time et Pikmin 4
De Donkey Kong et Super Mario 64 à Zelda: Ocarina of Time, Wii Fit et Pikmin 4, près d’un demi-siècle d’œuvres guidées par une intention de design précise. Crédit : Nintendo

Pourquoi le « copier-coller » ne survit jamais à l’épreuve du temps

Cette ouverture sur l’outil technique s’accompagne toutefois d’un avertissement sans concession contre la tentation de laisser les algorithmes produire des œuvres à la chaîne. La réflexion de Miyamoto fait directement écho au constat dressé la veille par Masahiro Sakurai sur le déluge de 19 000 jeux par an sur Steam et le risque de titres IA sans originalité ni rentabilité.

« En regardant les créations du passé, certaines ont été réalisées simplement en copiant et en collant. Pourtant, de telles œuvres résistent rarement à l’épreuve du temps : il leur manque l’intention de design propre à un individu. Parce que le processus repose sur l’intention d’une personne, l’ordinateur servant d’assistant pour le labeur, je crois que même si la technologie continue d’évoluer et même si l’IA finissait par tout prendre en charge, il nous restera toujours un rôle à jouer. »

Shigeru Miyamoto

Là où plusieurs géants japonais et occidentaux cherchent à industrialiser la génération de contenus pour réduire les coûts, le père de Super Mario Bros. rappelle la règle d’or qui guide Kyoto depuis cinq décennies : un ordinateur peut exécuter une consigne, mais il ne possède ni vécu, ni regard d’auteur, ni intention de design.

Mon avis : la leçon d’un créateur qui sépare la sueur de l’étincelle

Ce que je trouve fascinant dans cette prise de parole de Shigeru Miyamoto, c’est qu’il désamorce le débat sur l’IA générative par le haut, en parlant d’artisanat et de psychologie créative plutôt que de lignes de code.

Sa remarque sur le danger de confondre la satisfaction du « labeur » avec la qualité réelle d’une œuvre vise incroyablement juste : dans une industrie obsédée par le gigantisme technique et les milliers d’heures de production, on oublie trop souvent que l’émotion d’un joueur naît d’une idée de design limpide, pas d’un remplissage automatisé.

En rappelant que le copier-coller s’efface toujours devant l’épreuve du temps faute d’intention humaine, Miyamoto résume en quelques phrases pourquoi ses créations de 1985 ou de 1998 continuent de nous émerveiller aujourd’hui, et pourquoi aucun algorithme ne remplacera jamais le regard singulier d’un auteur.

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Charles "Grimtag" Ronchain
Fondateur & Rédacteur en Chef

Consultant SEO depuis plus de 20 ans et entrepreneur du web, Charles 'Grimtag' Ronchain est le fondateur de Pro-Gamer.fr, Retrocharting.com et Gamescharting.com. Ancien joueur hardcore, streamer et collectionneur de jeux vidéo, il baigne dans l'industrie vidéoludique depuis plus de 15 ans, notamment comme consultant pour les plus grands comparateurs de prix de jeux vidéo. Passionné par la data, l'IA et les opportunités du numérique, il décrypte sur Pro-Gamer.fr les métiers du jeu vidéo, la monétisation (streaming, e-sport, création de contenu) et le matériel gaming avec un regard d'expert de terrain.

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