De Secret of Mana à Chrono Trigger : pourquoi les maîtres de Square Enix refusent de confier le passage « de 0 à 1 » à l’IA

À l’occasion d’un entretien croisé organisé au Japon pour célébrer le 35e anniversaire de la saga Mana (Seiken Densetsu), trois figures historiques de l’âge d’or de Square sur Super Nintendo se sont réunies autour de la même table : Yoshinori Kitase (réalisateur de Chrono Trigger, Final Fantasy VI, Final Fantasy VII, VIII et X, aujourd’hui vice-président de Square Enix), Koichi Ishii (créateur de la série Mana et père des Chocobos comme des Mogs) ainsi que Hiromichi Tanaka (producteur et concepteur historique de Secret of Mana, Trials of Mana, Xenogears et Final Fantasy XI). En revenant sur les coulisses mouvementées de l’ère 16 bits, les trois vétérans ont livré une réflexion commune sur la place de l’intelligence artificielle et sur ce que seule la sensibilité humaine peut faire naître dans le jeu vidéo.
Du lecteur CD annulé de la Super Nintendo à la naissance de Chrono Trigger
Avant d’aborder les outils modernes, le trio s’est replongé dans l’effervescence créative du début des années 1990. Les trois développeurs ont rappelé qu’à l’origine, Secret of Mana avait été imaginé pour le lecteur CD-ROM de la Super Nintendo, un périphérique développé conjointement avec Sony avant d’être finalement annulé par Nintendo. À cette époque, le projet embarquait déjà des illustrations et des designs de personnages signés par le regretté Akira Toriyama, le créateur de Dragon Ball.
Lorsque l’extension CD-ROM de la Super Nintendo a été abandonnée en coulisses, la petite équipe de Square a fait preuve d’une souplesse décisive pour sauver ses idées en scindant ses travaux en deux directions distinctes. D’un côté, Secret of Mana a été entièrement repensé et compressé pour tenir sur une cartouche Super Nintendo classique. De l’autre, la collaboration initiée avec Akira Toriyama a été réorientée pour donner naissance à un tout autre monument du JRPG : Chrono Trigger. Les trois créateurs soulignent d’ailleurs que cette frustration liée aux limites de stockage des cartouches a directement poussé Square à développer ensuite Final Fantasy VII en exclusivité sur le support CD de la première PlayStation.
Passer « de 0 à 1 » et l’anecdote du discours de mariage de Yoshinori Kitase
En comparant l’agilité des petites escouades de l’époque 16 bits aux productions actuelles mobilisant plusieurs centaines de personnes, Yoshinori Kitase ne ferme pas la porte aux nouvelles technologies. Le vice-président de Square Enix estime que les outils d’intelligence artificielle, à l’image des moteurs généralistes comme Unreal Engine et Unity, peuvent aujourd’hui aider des équipes plus modestes à concrétiser des jeux ambitieux sans avoir à coder leurs propres outils techniques en partant de rien.
En revanche, le réalisateur de Final Fantasy VI et Chrono Trigger trace une frontière infranchissable dès qu’il s’agit de l’étincelle originelle : « Lorsqu’il s’agit de créer quelque chose d’inédit et de passer de 0 à 1, on a absolument besoin de l’être humain. Cela ne changera jamais : la prochaine génération de développeurs doit posséder cette capacité à créer quelque chose à partir de zéro. » Cette curiosité prudente des pionniers japonais face aux nouveaux outils rappelle d’ailleurs les expérimentations de Yuji Horii avec l’IA Claude autour de Portopia, le père de Dragon Quest et co-créateur de Chrono Trigger ayant lui aussi exploré ces technologies tout en défendant la patte de l’auteur.
Pour illustrer pourquoi une machine ne peut pas se substituer à l’intention humaine, Yoshinori Kitase a partagé une anecdote très personnelle. Il y a deux ans, au moment de préparer son discours pour le mariage de son fils aîné, il a brièvement envisagé de solliciter une IA pour l’aider à rédiger son texte. Il s’est toutefois rapidement ravisé, jugeant la démarche déplacée et artificielle pour un moment aussi intime, préférant finalement écrire chaque mot lui-même avec le cœur.
La mise en garde de Koichi Ishii contre des jeux « polis en surface mais froids »
De son côté, Koichi Ishii partage un constat tout aussi nuancé. Le créateur de la saga Mana reconnaît être enthousiaste à l’idée que l’IA puisse accélérer la phase de prototypage en studio, ce qui laisse davantage de temps aux développeurs pour tester leurs idées manette en main et affiner le cœur du gameplay. Mais il insiste sur le fait que la direction artistique et émotionnelle ne peut en aucun cas être déléguée.
« Les humains doivent toujours définir le début et la fin du processus créatif. Si l’on se repose uniquement sur l’IA, le résultat aura peut-être l’air poli en surface, mais il sera froid et dépourvu de cette touche humaine indispensable », prévient ainsi Koichi Ishii. Une philosophie de l’artisanat et des équipes à taille humaine qui fait directement écho aux confidences de Shigeru Miyamoto après sa décoration de l’Ordre de la Culture au Japon, le père de Mario rappelant lui aussi que les meilleures trouvailles naissent de l’échange direct entre créateurs passionnés.
Mon regard
En découvrant cet entretien croisé entre ces trois légendes de mon enfance, j’ai été particulièrement touchée par la sincérité de Yoshinori Kitase lorsqu’il évoque le discours de mariage de son fils aîné. En quelques phrases toutes simples, il met le doigt sur ce qui sépare un produit assemblé mécaniquement d’une œuvre qui nous habite encore trente ans plus tard : un grand JRPG est avant tout une lettre écrite par des êtres humains pour d’autres êtres humains.
J’ai toujours été fascinée par la genèse rocambolesque de Secret of Mana et de Chrono Trigger sur Super Nintendo. Quand on y repense, c’est l’annulation brutale du lecteur CD-ROM de la console qui a poussé une poignée de développeurs à se réinventer dans l’urgence, donnant vie d’un côté à la poésie de l’Arbre Mana et de l’autre à l’épopée temporelle dessinée par Akira Toriyama. Aucun algorithme entraîné sur ce qui existe déjà n’aurait pu transformer une telle impasse industrielle en deux chefs-d’œuvre aussi différents, et je reste intimement convaincue que ce fameux passage « de 0 à 1 » appartiendra toujours aux rêveurs qui acceptent de tâtonner, de douter et d’y mettre toute leur âme.
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